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Le blog du Réseau Bazar BHV

Eric Faye : Eclipses japonaises lu par Antoine Eminian

9 Février 2018 , Rédigé par Les federateurs du reseau Bazar Publié dans #Livres et poésies

Les XXIIIième Jeux olympiques d'hiver s’ouvrent à Pyeongchang, en Corée du Sud, Ils se déroulent du 9 au 25 février 2018.

 Antoine nous parle d’un roman qui se déroule en Corée du Nord. Il nous en fait une brillante analyse et une critique étonnante. Voici un livre qui va vous passionner.

 

Eric Faye : Eclipses japonaises

 

L’auteur :

Eric Faye, né en 1963 à Limoges, est un écrivain français. Il publie nouvelles et romans depuis 1991. Nagasaki, roman paru en 2010, a obtenu le Grand prix de l’Académie française. Eclipses japonaises, son dernier roman, date de 2016.

Des années 1960 à 1980, la Corée du Nord enlevait des étrangers pour les obliger à former de futurs espions. Les kidnappés devant transmettre leur culture autant que leur langue à des Coréens afin de faciliter leur immersion en pays ennemi. De ces faits avérés et cités en postface avec leurs sources, Eric Faye a tiré une fiction, ce très beau roman.

Le roman :

Pour servir son projet l’écrivain orchestre magistralement une série d’enlèvements ou de faits divers mêlant plusieurs personnages, la trame du roman s’ingéniant à les relier adroitement les uns avec les autres pour créer une émotion démultipliée tout en restant sobre dans la forme. Nous suivrons donc, entre autre, les destinées de Naoko une fillette japonaise enlevée près de chez elle au Japon ou bien, autre cas de figure, le sort réservé à Jim, un soldat américain en poste en Corée du Sud, déserteur de l’armée US en passant au Nord pour s’éviter une mutation au Vietnam alors en pleine guerre…

 

La critique :

Construction habile alliée à une remarquable écriture. Dès les premières pages le lecteur est pris par le rythme paisible, l’empathie de l’auteur pour ses acteurs, sa douce bienveillance, ce style qu’on associe volontiers aux écrivains japonais classiques. Eric Faye aurait pu s’étendre plus longuement sur certains passages, s’attarder sur des scènes, engluer ses lecteurs dans un pathos lourd, non, il préfère nous laisser imaginer ce qui tombe sous le sens. J’appelle ça de la délicatesse car le fond du roman est effroyable : ces gens kidnappés durant plusieurs dizaines d’années, rebaptisés d’un nom coréen pour leur faire oublier leur propre personnalité, leur culture.

Au début des années 2000, la Corée du Nord a reconnu après des années de dénégation, l’enlèvement de treize citoyens japonais, un chiffre sans doute largement sous-estimé et qui n’a cessé d’être contesté depuis. Pour ceux qui seront libérés, le plus dur peut-être ( ?) reste à venir, quand on a vécu toute sa vie (mariage, enfants) dans un pays en tant que captif, est-il possible de revenir auprès des siens dans son pays natal ? Et les vôtres, peuvent-ils vous accueillir comme si de rien n’était ?

Un roman étourdissant et poignant à voir ces vies confisquées, falsifiées, pour les victimes des rapts ; vies en suspension éternelle à ne pas savoir ce qui est arrivé, pour leurs proches. Un roman en apesanteur dont on redoute à chaque instant qu’elle ne cesse, ce qui serait synonyme de chute brutale.

P.S. : On notera que l’écrivain semble connaitre parfaitement la culture japonaise et sa langue, et par ailleurs qu’il avait déjà utilisé des sources réelles pour écrire Nagasaki.

  « Revoir le Japon ! Une sensation de malaise innerve ce commencement de joie. Comment ferai-je pour leur expliquer, là-bas au Japon, la vie que j’ai menée ici tout le temps, se dit-elle. Oui, comment comprendront-ils ? Ils ne comprendront pas. Ceux qui nous attendent, préféreraient sans doute que nous revenions décharnés, dans la tenue rayée des survivants des camps, marchant comme des automates… Mais voilà, ils nous ont bien nourris, ici, ils nous ont même mariés, Jim et moi, ils ne nous ont pas fait de mal ; nous étions un peu leur trophée de chasse, qui plus est utiles ; (…) Comment expliquer, au retour, que nous n’avons pas été malheureux tout le temps ? »

Eric Faye  Eclipses japonaises  Seuil – 225 pages -

 

Nous remercions Antoine pour ses critiques littéraires toujours excellentes.

 

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jean-pierre franssens 12/02/2018 12:02

Merci Antoine pour cette présentation, reliée à l'actualité. Notons toutefois l'écart qu'il peut y avoir entre le fond du sujet traité par Eric Faye et la "jonction" sportive entre les deux corées actuellement. Souhaitons que cela produise dans le temps un nouveau roman doué de paix de transparences et d'amour vrai.

EMINIAN 12/02/2018 17:50

Ne nous emballons pas non plus sur ce semblant de réunion entre les deux pays...mais c'est mieux que rien quand même !